Le Bonheur dans le crime | Espace Nord

Le Bonheur dans le crime

Édition 2012
Première édition 1993
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646015
N° Espace Nord 159
Pages 288
Voir le dossier pédagogique
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €
  • Version électronique
  • ePub
  • 6,99 €

Un conducteur coincé dans un embouteillage, un jour de tempête à Bruxelles, est arrêté devant une maison de style éclectique. Fasciné par les habitants de cette demeure, il raconte leur histoire à la personne qui l’accompagne.

Comme il aimait raconter et que sa vie tournait récit à mesure qu’il la vivait, il raconta ceci :

– Le vent se leva vers quatre heures. La tempête était prévue depuis deux jours et les autorités qui ont à veiller sur ces choses pensaient que la ville était prête à l’affronter. On avait interdit le Bois aux automobi listes dès le matin, ce qui avait aussitôt provoqué des embarras de circulation et beaucoup de grognements, mais quand la radio annonça que deux hêtres étaient tombés en travers de la drève de Lorraine, les ronchonneurs les plus enragés se turent deux minutes. J’avais tout Bruxelles à traverser, il me sembla prudent de partir tôt, or cela me jeta dans le plus fort de l’embouteillage. À six heures, je roulais bon train dans l’avenue Franklin-Roosevelt quand je vis que, devant moi, tout était arrêté. Plus tard, on sut qu’au croisement de l’avenue Duray et du boulevard de la Cambre un camion à remorque s’était renversé et avait pris feu, avec blessés, panique et ambulances qui arrivèrent en roulant sur les trottoirs, terrorisant les piétons et tuant au passage un chien égaré. Les choses allaient donc déjà mal lorsque l’averse commença : elle fut tout de suite diluvienne, en moins d’un quart d’heure les égouts débordaient, il y eut cinquante centimètres d’eau dans les tunnels et des carburateurs noyés partout. Moi, j’étais au coin de la rue des Phalènes, avec des voitures arrêtées à droite, à gauche, devant et derrière, sans aucune possibilité de m’échapper, sachant qu’à Gand l’opéra commence à l’heure, affamé car je n’avais pas eu le temps de déjeuner, regardant mes espoirs de dîner diminuer de minute en minute et ignorant si je trouverais à souper dans une ville de province où il est probable qu’on se couche tôt. C’était un de ces moments où l’on remercie le destin qu’il nous ait dotés d’un tempérament placide.

– N’est-ce pas Dieu qu’il fallait remercier ?

– Vous connaissez ma prudence, dans ce domaine.

La relation s’arrêta là. Il n’avoua jamais à ses auditeurs ordinaires qu’il n’était pas seul dans la voiture, car ses récits préservaient toujours des zones de silence qu’il cultivait avec soin. Il savait qu’il était un virtuose de l’omission insoupçonnable et y prenait un plaisir discret, mais Dieu et le romancier ont des oreilles partout.

Il se rendit donc compte que tout était arrêté et freina bien à temps. Depuis qu’il s’était engagé dans l’avenue Franklin-Roosevelt, il était devenu assez silencieux : la chaussée était glissante, la circulation importante, on pouvait supposer qu’il concentrait son attention sur la conduite, mais quand il fut immobilisé, il devint évident qu’il ne pouvait pas détacher le regard de la grande maison qui se trouvait à sa droite, assez en retrait, à demi cachée par des arbres et quelques buissons au feuillage persistant. Certes, cette maison est étonnante, sise de biais au milieu d’un vaste jardin dans cette avenue où la moindre parcelle de terrain vaut des millions. Peut-être est-ce son style, celui qu’à la fin du XIXe siècle on nomma éclectique car il pêchait dans toutes les époques, qui lui donne cet air d’indifférence aux réalités qui l’entourent ; elle est comme isolée du bruit dans une enclave imaginaire, un peu hautaine, princesse exilée qui maintient autour d’elle le protocole exigé par son rang, fermée au monde, lourde de secrets.

– Il semble que cette maison vous fascine. Chaque fois que nous passons par ici, je vois que vous ne pou- vez pas la quitter des yeux. Un jour, vous ferez un accident.

[…]

Auteur
Jacqueline Harpman
Psychanaliste, Jacqueline Harpman (1929-2012) a longtemps vécu à Bruxelles. Son premier roman, Brève Arcadie, lui vaut le prix Rossel (1959). Ensuite, romans et prix littéraires se sont succédé : La Plage d’Ostende, Le bonheur dans le... lire la suite
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