Vivre sa vie et autres poèmes | Espace Nord

Vivre sa vie et autres poèmes

Par Jan Baetens
Postface de Estelle Mathey
Édition 2014
Genre Poésie et théâtre
ISBN 9782930646794
N° Espace Nord 329
Pages 256
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,50 €
  • Version électronique
  • ePub
  • 6,99 €

« La poésie est comme la philosophie – ou devrait au moins faire comme elle, c’est-à-dire commencer par un moment de doute absolu. Tout poète a intérêt à se poser la question suivante, éminemment cartésienne : la poésie, à quoi bon ? La poésie, pour quoi faire ? À ces questions, des auteurs comme Raymond Queneau et Francis Ponge m’ont toujours aidé à trouver une sorte de réponse. »

Cette anthologie propose un parcours de l’œuvre poétique de Jan Baetens au travers de plusieurs de ses recueils : Autres nuages (2012), Vivre sa vie (2005), Cent ans et plus de bande dessinée (2007) et Cent fois sur le métier (2003). Elle comporte également plusieurs prises de position de l’auteur.

1.

Puisqu’ils ne doivent pas faire leur difficile,
Les commencements, le sujet
(Ce dont on ne parle pas
Encore) n’est pas censé tirer à conséquence.
Soit Saussure, scoliaste
Futur de l’anagramme.
Le signe chez lui est arbitraire,
Mais au moins on le voit :
Il prend comme premier exemple celui de l’arbre,
Qu’il montre écrit en toutes lettres
Et dessiné en même temps.
Lacan, lui, lucidement,
Pour illustrer sa théorie du sujet clivé
Passé à l’exemple de la barre, celle
Qui sépare les mots « hommes » et « femmes »
De la chose qu’ils identifient par convention pure.

2.

Puis la nuit là-dessus,
Rapidement, et les remords,
Car que penser des sujets erronés,
Ceux qui s’usent aux coudes plus vite que d’autres,
Finissant par faire mal aux pieds ou manquant de joie,
Des sujets dont la poésie,
Cette fontaine du ridicule,
Aggrave encore le cas,
Des sujets peut-être qui ne nous rendent pas meilleurs ?
Or, peu importe par qui s’écrive le poème,
Ce qui compte, c’est de le faire pour tous,
Y compris pour soi-même :
Me faire la leçon,
Voilà le but,
Et la leçon est claire :
Tout se perd si rien ne s’apprend.
Seulement : est-ce un sujet ?
Et que reste-t-il de l’arbre ?
Puisque c’est bien lui mon sujet,
Il me pousse, il me revient sans arrêt, il me bouscule.
Mais le choisir, c’est jeter à la poubelle
Le travail d’au moins six semaines,
Déjà vieilli, mal vieilli, mat,
Incapable de servir à l’expérience du moment,
car il n’y a jamais
De prochaine fois,
De fois ultime,
De fois après-dernière.
Or, de sujet aussi moral que l’arbre,
Je n’en connais qu’un seul : les nuages.
Mais pourquoi l’arbre,
Au singulier, et les nuages ?
C’est, me dira-t-on, que seul dans l’un
Je peux me reconnaître,
Tandis que les autres me fuient.
Mais puisqu’on parle images,
Et même ressemblantes,
Prenons la photographie.
Elle m’apprend que j’ai tout faux :
Le nuage y porte souvent un nom,
Un chiffre, un état civil, une humeur ;
Il a des états d’âme,
Fugaces presque autant que les miens ;
Et on le voit immuable dans le même ciel,
À travers les mêmes arbres.
Je pourrais m’en saisir comme d’une pierre
Et le jeter par terre,
Chevelure déracinée,
Arbre sans tronc,
Moi?

3.

Le nuage au ciel :
Mot que le texte
Ne comprend pas.
Et l’arbre au sol :
Phrase restée
À l’état-mot.
Tout nuage est arbre
Qui marche à force
D’être récrit.

[…]

POSTFACE
d’Estelle Mathey

« Pour une poésie du quotidien :
Jan Baetens et l’utilité de la contrainte »

Comment définir Jan Baetens autrement que par la négative ou l’évitement auquel il a lui-même toujours recours ? Homme « désespérément banal » selon ses propres termes, cet écrivain né en 1957, professeur d’études culturelles à l’Université de Louvain, déjoue avec malice les étiquettes auxquelles on voudrait le réduire. En témoignent ses quatrièmes de couverture, genre dont il réfute la valeur d’identification pour en faire un nouvel espace d’écriture à contraintes : s’il s’y présente parfois comme le « dernier poète flamand d’expression française», aussitôt nuance-t-il la proposition par un «peutêtre » à valeur déceptive. Cette mise à distance procède aussi de la défiance que l’auteur éprouve vis-à-vis de la survalorisation du sujet lyrique dans la poésie et, de manière plus générale, de l’intérêt pour la pensée de l’écrivain. Nous voilà donc avertis qu’il nous faudra lire une poésie lyrique sans « je », une poésie belge sans qu’elle se revendique comme telle, et enfin une poésie de langue française qui parle d’un point de vue étranger à elle-même. Bienvenue dans la complexe évidence que forme l’univers littéraire de Jan Baetens.

Écrire dans sa langue étrangère

Sur son choix d’écrire en français, Jan Baetens s’est expliqué à plusieurs reprises. Trois textes rédigés pour répondre aux lecteurs interpellés et désireux de comprendre le «rôle linguistique» d’un écrivain belge qui ne prétend pourtant pas s’insérer dans les débats linguistiques qui traversent son pays viennent compléter la présente anthologie. En effet, L’auteur explique qu’il ne s’agit pas pour lui d’écrire pour le français ou contre le néerlandais, mais de travailler une langue libérée du conditionnement culturel et biographique. Le français, langue apprise, s’est bien plus imposé comme une nécessité esthétique et anthropologique : à travers lui, il s’agit de trouver un mode d’expression qui n’a plus rien d’évident, une langue véritablement étrangère avec laquelle tout est à construire. L’épreuve subie par la langue maternelle, dialectale, aura été déterminante dans cette prise de position, une langue ébranlée par les campagnes nationalistes des années 1960 visant à diffuser la norme linguistique de l’ABN (Algemeen Beschaafd Nederlands) dans les écoles et les foyers flamands.

Grandissant entre un dialecte maternel délégitimé et une langue scolaire artificielle, Jan Baetens a trouvé dans le français, langue étrangère choisie et assumée, non seulement un appui, mais une véritable source d’inspiration au sein de l’imaginaire culturel que cette langue charrie. Il évoque ainsi très souvent le prestige que représente pour lui l’histoire littéraire française. Divisée et problématique, la langue maternelle est apparue au contraire impropre à traduire l’expérience littéraire en restant confinée au déterminisme et à l’évidence du sens quand il est pourtant question de le déployer et d’en découvrir de nouvelles facettes. Jan Baetens investit donc le français dans une forme d’«hygiène anti-subjectiviste» et d’acceptation de la non-maîtrise. La langue étrangère offre une résistance dont il tire profit, parce qu’elle le place dans un rapport d’humilité qui rappelle qu’aucun sens n’est donné d’avance. Elle invite à la création plutôt qu’à la répétition d’énoncés déjà remâchés. «La matérialité, la difficulté, la résistance de la langue restent suffisamment fortes pour empêcher le babil et pour installer un rapport “juste” à la littérature, proche et distant, personnel et impersonnel à la fois »F. L’étrangeté est à rechercher comme condition de toute parole véritablement littéraire: «ne jamais coïncider avec [s]oimême » pour écrire. À cette première nécessité s’ajoute celle de l’intérêt pour la littérature à contrainte qui lui permet de voir dans le français une structure contraignante exploitable pour son écriture. C’est au regard de cette tension entre approche formelle du texte, déconditionnement de la langue acquise et force de l’imaginaire culturel du français que l’on pénètre dans une œuvre exigeante envers elle-même.

Une poésie sur le métier

Le rapport que l’écriture entretient avec l’activité professionnelle principale de Jan Baetens entre également en jeu pour comprendre la manière dont se construit l’œuvre littéraire. L’auteur se présente en effet comme un « poète du dimanche », c’est-à-dire un poète occasionnel écrivant en marge de son métier d’enseignant. Cette répartition revendique l’activité littéraire comme pratique parallèle. Loin du seul impératif financier de subsistance, le métier principal nourrit l’écriture, l’inspire et la libère. La carrière professionnelle donne à la poésie sa juste place: un investissement cadré pour un lectorat inévitablement assez restreint, une autonomie par rapport aux attentes du public et aux systèmes d’aide à l’écriture, un respect du mouvement fluctuant de l’inspiration littéraire, et enfin un terreau d’investigation pour l’écriture. Le recueil Pour une poésie du dimanche développe cette nécessité en une quarantaine de sonnets consacrés chacun à un écrivain et au métier exercé à côté de l’activité littéraire, avec une attention toute particulière pour les métiers éloignés du monde du livre et de l’enseignement (Paul Claudel, « diplomate»; François Jacqmin, «R.P. des fonderies CockerillSambre » ; Maïakovski, « commissaire du peuple » ; ou encore Paul Nougé, « chimiste », pour ne citer qu’eux).

[…]

[...]

La novélisation est un genre littéraire décrit comme un produit commercial car la conception de ces livres dépend, en amont, des succès télévisuels et cinématographiques. Les novélisations sont liées à des œuvres disposant de possibilités de lancement publicitaire massif dont le roman du film, sa novélisation, accompagne le mouvement promotionnel dans les librairies et supermarchés. Une novélisation est produite lorsque les éditeurs achètent des droits de développement d’une licence audiovisuelle ou cinématographique.

Ainsi, on voit bien en quoi, dans un premier temps, la « novellisation en vers » de Jan Baetens représente un cas à part, voire unique, dans le paysage littéraire actuel – le poète édite son texte dans une collection dont le projet éditorial est ambitieux – car, souhaitant notamment explorer « les chemins les moins balisés », il organise la rencontre entre deux genres antagonistes (la novélisation et la poésie) dans une époque qui voit principalement se multiplier de façon massive des novélisations dans le secteur jeunesse et du divertissement.

Comme Jean-Luc Godard, Jan Baetens use d’un regard critique et créatif autour d’un même sujet. Baetens est poète et chercheur en littérature, il est un spécialiste des rapports texte/image. L’auteur élabore donc une réflexion sur le genre de la novélisation en passant de la réflexion théorique à la pratique.

[...]

Prisca Grignon, La « novellisation en vers » de Jan Baetens d’après Vivre sa vie de Jean-Luc Godard, Textimage, décembre 2014

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« Ô joie, outre l'habituelle analyse de l'oeuvre en fin de volume, cette anthologie est émaillée de prises de position de l'auteur quant à la poésie, la langue française, et que la postface de Sémir Badir à Vivre sa vie y est entièrement reproduite ! »

Vincent Tholomé, Le Carnet et les Instants

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« On y retrouve une sélection opérée parmi sa dizaine de recueils, toujours rythmée par les diverses contraintes qu’il adore s’imposer. Un exemple frappant vient du recueil qui a donné son nom à l’anthologie, dans lequel Baetens propose une novélisation en vers du film de Jean-Luc Godard, Vivre sa vie. La novélisation, cette opération qui consiste à transformer après-coup un film en roman, n’a pas bonne presse ; on l’associe généralement à de la sous-littérature. En transformant un film de Godard en poème, Baetens prouve qu’elle peut soutenir un réel travail d’écriture. »

Marc Horguelin, karoo.me/livres/les-croyances-jan-baetens

Auteur
Jan Baetens
Critique et poète flamand d’expression française, Jan Baetens est l’auteur d’une quinzaine de recueils remarqués et de nombreuses études sur la poésie contemporaine (souvent publiées en anglais), qu’il analyse en ses rapports avec... lire la suite
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