Les ours n’ont pas de problème de parking | Espace Nord

Les ours n’ont pas de problème de parking

suivi de Le Dortoir

Par Nicolas Ancion
Postface de Denis Saint-Amand
Édition 2014
Première édition 2001
Genre Contes et nouvelles
ISBN 9782930646831
N° Espace Nord 327
Pages 208
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €
  • Version électronique
  • ePub
  • 6,99 €

Un hold-up entre les fêtes tourne mal. Un vieux monsieur abandonne sa boîte à tartines. Le prisonnier le plus célèbre du royaume s’évade. Un chien en peluche part à la recherche de sa mère inconnue. Un gardien de but est mis hors d’état avant le match de foot. Un téléphone se fait écraser en pleine nuit sans témoin. Le Père Noël a des états d’âme. Un chat sans moustaches erre dans la cuisine. Après avoir lu des histoires pareilles, qui prétendra encore que les ours n’ont pas de problème de parking ?

Les ours n’ont pas de problème de parking est ici suivi du Dortoir, fragments qui sont autant de descriptions de chambres et de leurs occupants.

Le grand méchant Marc

Au moins, j’ai une cellule pour moi tout seul. Quitte à passer des années derrière les barreaux, autant pouvoir ronfler à l’aise et porter des chaussettes sales si on en a envie. Les barreaux sont épais, et comme il n’y en a que trois, je peux regarder le ciel gris et les pigeons qui roucoulent, même quand je suis assis sur le lit.

À la fenêtre, en tout cas, je ne me montre pas. Je suis pas fou. Personne n’a envie de croiser mon regard d’assassin. On n’a que trop vu ma gueule de monstre sans pitié.

C’est incroyable comme la vie vous traîne dans des coins où vous n’auriez jamais cru mettre les pieds. Là, regardez-moi, assis, les jambes flasques dans un survêtement défraîchi; mal rasé, les cheveux trop longs, plus sorti de la cellule depuis trois jours.

Ça n’a pas toujours été comme ça.

Quand j’étais gosse, j’étais plutôt calme, j’étais gentil avec tout le monde et toujours poli. Le boucher me donnait une rondelle de boudin blanc, quand j’accompagnais ma mère pour acheter le jambon.

Mes bulletins n’étaient pas mauvais, je ne comprenais pas vite mais je retenais longtemps. Alors après mon service militaire, j’ai fait instituteur. À mon tour de donner les ordres, mais gentiment et avec le sourire. Pendant des années ça marchait du tonnerre. Monsieur Marc élu prof de l’année à la fancy-fair, Monsieur Marc chouchou des élèves en classe verte. J’avais épousé Yvonne et pendant que j’enseignais la conversion des litres en mètres cubes, elle mettait au point nos deux filles. Tout allait bien, au fond. La maison de Wépion que j’avais héritée de ma grand-mère, au bord d’un champ de fraises, ma Volkswagen Polo, ma petite vie tranquille. Je m’emmerdais un peu, mais ça passait. J’aimais bien les vacances, les congés et les week-ends, comme tout le monde. J’aimais aussi le carnaval parce que je me déguisais en gendarme avec une grosse moustache rousse et un faux pistolet automatique et que ça faisait rire tout le monde. Même le directeur de l’école me félicitait.

– Monsieur Dutroux, me disait-il chaque année, je me suis fait avoir! J’ai cru que vous veniez pour les cours de sécurité routière.

– Je m’appelle Afeu, Monsieur le directeur, je suis le gendarme Afeu.
– Ha ! Ha ! Dutroux ! Toujours le mot pour rire.

Alors je souriais avec mon air le plus bête. Rien de tel que d’avoir l’air d’un imbécile pour s’attirer la sympathie. Et quand je rentrais à la maison, Yvonne et les deux petites m’accueillaient avec des cris, comme si j’étais le vainqueur de la Nouvelle Star ou d’un autre concours télévisé pour midinettes.

La suite, vous commencez à la deviner, je suppose.

On ne choisit pas son nom, on le trouve dans les papiers de son père, qui lui même le tient du sien et ainsi de suite. Moi j’aimais bien mon nom et mon prénom. Je m’appelais comme ça depuis toujours. Je pouvais pas deviner.

Et pourtant un autre Monsieur et une autre Madame Dutroux avaient eu un autre fils aussi. Comment l’avaient-ils appelé ? Marc, évidemment. Pas de bol. Et un jour, tout a basculé. La Belgique pétrifiée, des fillettes enlevées, violées, affamées, enterrées. L’horreur s’étalait sur les écrans et mon nom, tout d’un coup, s’est retrouvé affiché à la une des journaux. Il n’a pas fallu trois jours pour que tout s’effondre. Le lendemain de la nouvelle, il y avait déjà deux absents en classe et un sale bruit courait dans la cour de récréation.

– C’est lui, c’est lui, c’est Marc Dutroux !

Le deuxième jour, des élèves ont refusé d’entrer en classe et se sont mis à pleurer. Je leur faisais peur. Le lendemain, le directeur me convoquait.

– Monsieur Dutroux, vous comprenez, étant donné les circonstances, il vaudrait sans doute mieux que vous vous retiriez quelques semaines, le temps que les affaires se tassent...

Ce n’était pas grave, je comprenais très bien, je n’avais pas envie de faire peur aux enfants. Je suis rentré chez moi. Mais là aussi les choses avaient changé. C’est pas très grand Wépion et les bruits courent encore plus vite que dans la cour de récré. On évitait de nous parler. Les gens ne nous disaient plus ni bonjour ni bonsoir, comme si j’étais le cousin du tueur voire même un des complices impliqués dans les enlèvements. Je me suis dit que ça allait passer, que c’était l’effet des médias, rien de grave. Mais j’avais tout faux. Un jour où les fouilles dans la maison de l’assassin, à Marcinelle, n’avançaient pas, on a balancé une brique dans la fenêtre du salon. J’ai appelé un vitrier, mais il m’a répondu que son stock était épuisé. J’ai dû en faire venir un autre de Namur, à qui j’ai dit que je m’appelais Tilkin pour éviter les emmerdes. Les vingt kilomètres de déplacement, c’est moi qui ai dû les régler.

[…]

POSTFACE
par Denis Saint-Amand
FNRS – Université de Liège

Nicolas Ancion est né en 1971, à Liège. Dès la fin de ses études en langues et littératures romanes à l’ULg, il s’est fait remarquer par la publication de Ciel bleu trop bleu (L’Hèbe, 1995), premier roman aux accents surréalistes, marqué par une narration au futur et nourri d’influences aussi diverses qu’Eluard, Noir Désir et The Young Gods (tous cités dans le texte), le Boris Vian de L’Arrache-cœur ou Isidore Ducasse (auquel les triplés Tic, Tik et Tiq font inéluctablement écho). Fort du succès d’estime qui a salué cette entrée en littérature, l’écrivain a continué à tracer sa route, découvrant successivement des villes qu’il a appris à connaître en s’y installant quelque temps – de Montréal à Carcassonne, en passant par Bruxelles et Madrid – et égrenant ses récits et poèmes au fil de publications dont la liste, qui ne cesse de s’allonger, est impressionnante. La réputation de Nicolas Ancion est également bâtie sur la capacité de l’auteur à investir l’espace médiatique de façon aussi moderne qu’originale : enfant de la «  génération Y », Ancion fait en effet partie de ces écrivains qui, loin de vouer les nouvelles technologies et les moyens de communication aux gémonies, se sont révélés capables d’en exploiter les possibilités en matière de diffusion d’une certaine image de soi, mais aussi et surtout de leurs écrits.

De la même façon que le travail d’Éric Chevillard peut difficilement s’envisager sans la prise en considération des expérimentations autofictives qu’il développe sur son blog, le parcours littéraire de Nicolas Ancion est étroitement lié à Internet et aux réseaux sociaux. Présent sur Facebook et sur Twitter, où il interagit directement avec ses lecteurs, l’auteur a souvent profité de la plateforme du blog comme journal extime – qui lui permet de revenir sur son actualité, celle de l’univers des lettres et celle du monde dans lequel il vit –, mais aussi comme laboratoire, où il met des premiers jets de nouvelles, romans et autres pièces de théâtre à l’épreuve de son public. Engagé comme responsable en matière d’édition numérique chez un éditeur belge, Ancion accorde un intérêt particulier à la publication en ligne, qu’il tient avant tout pour démocratique. C’est dans cette perspective qu’il présente les différents happenings auxquels il s’est livré ces dernières années : rejouant à sa manière l’épisode célèbre de la cage en verre de Simenon, il profite de la Foire du Livre de Bruxelles de mars 2010 pour écrire en vingt-quatre heures le polar Une très petite surface, dont le manuscrit est consultable en ligne simultanément à sa rédaction ; en mai 2013, il réitère l’expé- rience à New York, où il vit son propre marathon en composant le roman Courir jusqu’à New York, dont les lecteurs peuvent une nouvelle fois découvrir le work in progress sur Internet. Poussé par cet idéal d’une littérature accessible à tous – littéralement et dans tous les sens –, Ancion renouvelle la figure de l’écrivain et, en particulier, de l’écrivain belge: refusant la représentation élitiste du génie isolé dans sa tour d’ivoire, il défend, par sa posture et par ses textes, une littérature populaire, résolument optimiste et désireuse de maintenir une proximité avec ses lecteurs.

*

Au cœur de l’imposante bibliographie de Nicolas Ancion, le recueil de nouvelles Les Ours n’ont pas de problème de parking (publié une première fois en 2001 aux éditions Le Grand Miroir) et la suite de poèmes en prose qui forment Le Dortoir (accueilli en 2004 par Le Fram) ont tous deux été salués pour leur dynamisme et leur spontanéité. Leur association dans le présent volume fait sens en plusieurs points. Si ces deux œuvres paraissent génériquement distinctes, c’est sans compter sur la capacité de leur auteur à refuser les cloisonnements trop étroits. Il y a incontestablement de la nouvelle, du conte et de la parabole dans Le Dortoir, cette vaste fresque composée d’autant de tableautins qu’on trouve de chambres et de salles de classe dans le collège halluciné qui – plus encore que la seule chambrée annoncée par le titre – constitue le sujet de ce texte. Il y a également de la poésie dans Les Ours n’ont pas de problème de parking, et ce dès l’effet d’annonce d’un titre qui mêle structure aphoristique et reprise parodique d’une forme de sagesse des nations ou d’une brève de comptoir à la manière de Jean-Marie Gourio. Mais plus encore que ces accointances génériques, qui témoignent avant tout de l’hybridité manifeste des œuvres de Nicolas Ancion, les figures que développent ces textes et les thématiques qui les fondent permettent, elles aussi, d’engager entre ces recueils une forme de dialogue.

Des ours et des hommes

Le seul titre du recueil de nouvelles Les Ours n’ont pas de problème de parking peut modéliser la lecture de deux façons différentes et complémentaires. Pris au premier degré, il indexe une dimension naïve, quasi-enfantine, qui se donne bien à voir en certains coins des récits fédérés sous sa bannière. Il annonce, pour le dire simplement, ce qui pourrait être un livre pour la jeunesse, rempli d’histoires voisines de la rencontre de Boucle d’Or avec la gent ursidée ou des aventures de Winnie. Et il est effectivement question d’ours, sporadiquement, dans ces nouvelles. Ceux qui les hantent, il faut le rappeler, sont en peluche: tantôt compagnons-talismans (dans «Nettoyage à sec», où un vieil homme refuse d’abandonner son Teddy à des braqueurs), tantôt acteurs d’une réalité fantastique, où ils s’animent pour vivre leurs propres aventures au cœur du monde des jouets (dans «Pas de vacances pour le chien brun», sorte de Toy Story mâtiné de Massacre à la tronçonneuse) et, à l’image de ce qui se déroule également dans le roman Écrivain cherche place de concierge (2006), s’immiscer dans le monde des humains (dans « Le chien brun et la fleur jaune de Chine », où les jouets qui peuplaient la nouvelle précitée s’engagent dans une quête identitaire à la recherche de leurs propres origines).

[…]

Auteur
Nicolas Ancion
Nicolas Ancion est un écrivain prolifique d’origine liégeoise. En 1995, alors âgé de 24 ans, il publie son premier roman, Ciel bleu trop bleu. Il a publié depuis de nombreux romans dont Quatrième étage (2000, prix des lycéens), Nous... lire la suite
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