Izo | Espace Nord

Izo

Par Pascal de Duve
Postface de Michel Robert
Édition 2017
Genre Romans et récits
ISBN 9782875681331
N° Espace Nord 350
Pages 288
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €

Izo est un être étrange. Grand et mince, manteau noir et chapeau melon, il arrive tout droit d’un tableau de Magritte. Sans passé, donc sans mémoire, sans langage mais d’une intelligence supérieure, sans a priori et donc ouvert à toutes les expériences, Izo devient polyglotte, philosophe, écologiste... Il s’essaie à toutes les religions, toutes les idéologies, il découvre le monde, le Paris contemporain dont, pour notre plus grand bonheur, Izo l’entomologiste observe les machines et les manies, les couleurs et les travers, les folies et les snobismes. Avec ce conte moderne, joliment burlesque et tendre, traversée des apparences, Pascal de Duve nous renvoie comme en miroir une image cocasse, souvent absurde, de notre existence.

C’est par un bel après-midi d’été qu’il amerrit, tout doucement, sur l’océan placide de ma paisible existence. Le jardin du Luxembourg s’étirait d’aise sous les rayons d’un soleil généreux. Disposé là depuis toujours ou peut-être, qui sait, délicatement tombé du ciel comme une grosse goutte tiède d’avant l’orage, il avait, tout de noir vêtu, bien droit sur sa chaise, la majesté d’un obélisque assis. Épouvantail à l’envers, il attirait les moineaux qui se déposaient sur son chapeau melon, son manteau trop long, ses grosses chaussures aux bouts arrondis. Invariablement souriant, peut-être en permanence un peu émerveillé, il fixait le spectacle que lui offrait, droit devant lui, le bassin central, autour duquel des enfants couraient, affairés à modifier, à l’aide de longs bâtons, la course de leurs fiers voiliers régulièrement menacés de naufrage (un petit vent soufflait).

Les cris de joie de ces chérubins en culottes courtes et le crissement du gravier gris sous leurs bottines brunes semblaient véritablement le ravir. Finalement, il émit un toussotement d’aise, ce qui provoqua l’envol des oiseaux les plus peureux. Lorsque, conformément à ma destinée, je m’assis à côté de lui, même les moineaux les plus hardis le quittèrent. Il ne bougea, ni ne me remarqua. Je me surpris à l’examiner avec un sourire tout aussi attendri que celui qu’il continuait d’adresser, ignoré, aux enfants qui jouaient.

Sous son manteau noir maintenu soigneusement fermé par trois grands boutons ronds, il portait une chemise blanche au col franchement démodé qu’agrémentait par un heureux hasard une cravate de couleur bordeaux tout à fait convenable. Son visage était d’une banalité hors du commun. Extraordinairement réguliers, ses traits ne permettaient pas d’évaluer son âge. Au-dessus de ses lèvres légèrement tendues par le sourire un peu sphingal, ses yeux gris demeuraient sereinement écarquillés.

Si ce n’était écrit déjà, maintenant ce le sera: je décidai de rester là.

*

Le temps passa. Je sortis un livre de ma serviette (un traité de phrénologie rédigé par un médecin du siècle dernier) et m’y plongeai tout en observant, du coin de l’œil, les oiseaux qui, après mûre concertation dans quelque buisson des environs, revenaient sur le monsieur par groupes de deux ou trois. Tournant les pages de mon livre très délicatement pour ne pas les effrayer, je les entendais se féliciter de leur décision avec force piaillements. Bien vite certains faisaient la queue pour s’en aller battre bruyamment des ailes sur le sommet bombé du chapeau et glisser jusqu’à son bord où ils adoraient se lover en gigotant. D’autres préféraient se laisser tomber des pans du manteau et picorer le cuir noir des gros souliers.

*

Alors que j’allais prendre connaissance, distraitement, de la morphologie caractéristique des crânes d’assassins, l’orage éclata, inopiné, dramatique, affolant les moineaux et les enfants. Les premiers s’évanouirent dans le ciel noir ; les seconds, obtempérant à des appels sans appel, coururent rejoindre leurs mamans qui déjà quittaient le jardin en ouvrant grands leurs parapluies, sur lesquels s’abattit une pluie serrée, oblique, sonore. Sans doute me serais-je moi aussi réfugié dans un bistro ou dans le métro, si l’homme n’était resté assis, l’air effondré, ce qui me bouleversa. Ses yeux tristes regardaient toujours le bassin, où les navires avaient été si rapidement abandonnés à la tourmente. Pluie ou larmes, des gouttes dévalaient ses joues poupines. D’abord gêné par une pudeur indéfinissable que les éléments, dans leur déchaînement, contribuèrent à balayer, je me penchai finalement vers lui, mais il ne broncha pas. Il ne faut pas rester là, monsieur, dis-je un peu désemparé. Alors il me découvrit, mais de sa bouche ouverte exprimant un profond désespoir, aucun son ne sortit. Comment vous appelez-vous? ajoutai-je désolé. Mais il ne répondit pas. Ému, je le pris par le bras, sa longue silhouette se leva, flageola puis se redressa.

[…]

POSTACE
de Michel Robert

Le 16 avril 1993, Pascal est parti rejoindre les comètes et les astres, il aurait dit: « je me suis encielé ». Depuis son départ, j’ai voulu conserver le dialogue qui nous unissait. Je lui ai écrit, de manière éparse. Pendant cinq ans, j’ai tenu un journal, où je continuais de lui parler. Les souvenirs et les impressions se sont réunis d’eux­mêmes au fil des pages en forme de témoignage d’amitié tenace que j’ai voulu lui apporter. Les années passent, l’état de choc n’a pas disparu, et le regret immense de tout ce qu’il n’a pas pu écrire, dire. Peut­être, avec plus de temps devant lui, aurait­il été le philosophe phare de sa génération. Il aura eu une vie riche et forte jusqu’au bout. C’est cet hommage que je veux lui rendre, hommage fait de rage et de révolte, d’amitié et de reconnaissance, de découvertes et de joie, hommage à l’homme­mage qui a su me guider. Hommage à l’ami disparu.

Ce texte se présente sous la forme d’un journal. Aucune structure autre que le quotidien et l’évocation soudaine ne l’ont soudé. L’envie d’écrire est apparue dès ton départ, elle était forte et constante. Mais j’avais peur. J’avais peur de revenir sur ce qui t’appartenait, ta vie. J’avais peur de ne pas être à la hauteur. Et puis non ! Je voulais parler de toi et je voulais te parler, pourquoi m’en cacher? Tu m’écoutais avant, pourquoi pas aujourd’hui? J’avais peur de réduire ton talent et ton esprit. Mais l’envie était trop présente. Et voilà, je me suis lancé.

1993

Mai

Depuis le 16 avril, je ne t’entends plus, je ne te vois plus. En t’écrivant, j’attends certainement une réponse. Tu sais où me joindre...

Seras-tu indulgent envers ces lignes qui te sont adressées, rectifieras-tu la sévérité de tes jugements, juste pour moi, ici, dans ce journal ? Ce n’est pas un ami qui est parti, c’est le frère que j’avais choisi pour l’éternité. Et voilà que le temps nous a rattrapés et t’a enlevé. Comment ne pas lui en vouloir? Rappelle-toi, Pascal, notre réalité humaine, dont il faut, je crois, avoir pitié.

En 1985, il y a huit ans, tu parlais devant une assemblée des atouts de l’unité de la Belgique. C’était au Palais des Congrès, à Bruxelles. J’étais dans la salle, je te découvrais et tu me fascinais, toi, ta verve, ton savoir, ta beauté. L’être que tu étais, tel qu’il apparut ce jour-là, m’a plu, d’emblée. Et je t’écoutais. À la fin des débats, je me suis précipité à ta rencontre. Je t’ai félicité. Ce fut notre premier échange et je désirais, ardemment, te voir à mes côtés. « Chaque chose vient en son temps » était le leitmotiv de ta patience incroyable dans le tourbillon qui t’entraînait. Ce fut le dernier conseil que tu m’as donné, il est noté là, sur un bout de papier ; à côté, un cadran d’horloge que j’ai dessiné. Il était trois heures sur mon papier.

Dans ton agenda ouvert, j’ai retrouvé, après ta disparition, un autre bout de papier sur lequel ton écriture verte avait retranscrit mon nouveau numéro de téléphone. C’était à la date du 16 avril. Dans l’après-midi, tu avais rendez-vous chez Lattès. Les médecins disent que tu es mort le matin. Pourtant, le message sur le répondeur, où je te communiquais ce numéro, je l’ai laissé dans l’après-midi, entre quatorze et quinze heures.

*

1985, tu étais étudiant en première candidature à l’Université catholique de Louvain, j’étais dans la même année, mais en droit, aux facultés universitaires de Saint-Louis à Bruxelles. Tu distribuais aux heures creuses des tracts du Mouvement pour le rassemblement des Belges, je commençais à mettre en place mon propre mouvement, à le promouvoir dans les salles de cours. C’est à ce moment-là que nous nous sommes liés d’amitié.

Je t’ai appelé pour la première fois, de chez mes parents à Bruxelles. Tu habitais Anvers. Débutant une association pour l’essor de la Belgique, je voulais tes conseils, à toi, le socialiste progressiste flamand. La plupart des membres de mon mouvement étaient étudiants, c’étaient des jeunes bourgeois catholiques bruxellois. Il fallait faire virer le mouvement vers la gauche. À bâbord ! Le pluralisme était de rigueur, tu m’as conseillé de joindre ton coordinateur. Il fut pendant cinq ans le conseiller qui donna à notre mouvement un pluralisme authentique.

Juin

Trente jours avant ton «encielement» – un de tes néologismes pour signifier la « dispersion à tous les vents de cendres d’intérêt somme toute très limité» –, on roulait dans ma Golf, de la rue Saint-Denis vers les éditions Lattès. Tu avais rendez-vous avec un journaliste, « un grand journaliste, tu sais », du Nouvel Obs. Je t’attends pendant l’interview, je fais la connaissance d’une jeune femme qui s’adonnait à sa première séance de dédicaces pour son livre Ma vie de chien, sorte d’hommage à Milou. Elle me signe un exemplaire pour Madame Germaine Remi, la première femme d’Hergé. Je le lui ai glissé dans sa boîte aux lettres pour ses Pâques. Je crois que c’était un joli cadeau.

[…]

« Avec Izo, Pascal de Duve nous aura en tout cas donné à lire un livre généreux. Qu’aurait-il pu nous donner encore si le sida ne l’avait emporté au début des années 90 ? Aucune idée. Nous restent de lui Izo, Cargo Vie et Orage de vivre, ouvrage posthume. Nous restent aussi l’un ou l’autre entretien, ainsi que le témoignage de Michel Robert, un de ses amis indéfectibles, dont quelques pages du journal sont reproduites en guise de postface à cette salutaire réédition d’Izo. »
-- Vincent Tholomé, Le Carnet et les Instants

« Izo c’est plus qu’une lecture, c’est une réflexion philosophique, mais c’est aussi une ouverture à l’émerveillement. »
-- Denis Billamboz, Mes impressions de lecture (blog)

« Ce roman (qui refuse le réel) est avat tout une ode à l'imaginaire et à l'imagination, servi par un protagoniste attachant qui s'efface aussi vite qu'il est apparu en début de volume. »
-- Georgie Batholomé, Bruxelles Culture

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