Charlot aime Monsieur | Espace Nord

Charlot aime Monsieur

Par Stéphane Lambert
Postface de Jeannine Paque
Édition 2015
Genre Romans et récits
ISBN 9782875680006
N° Espace Nord 333
Pages 192
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  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €
  • Version électronique
  • ePub
  • 6,99 €

Charlot est un petit garçon de dix ans. Solitaire, il vit dans un monde fait de théories mystiques et de joies simples. Charlot aime, mais son amour n’est pas déterminé. Puis Charlot aime Monsieur, jeune adulte de quinze ans son aîné. Dans la plus grande clandestinité, Charlot et Monsieur nouent une relation addictive, entre amour et abus, entre innocence et consentement.

« Un vrai talent que je salue. » (Pierre Bergé)

Charlot aime Monsieur est suivi dans le présent recueil de deux autres récits de Stéphane Lambert : Ensemble, Simone et Jean sont entrés dans la rivière et Mes Morts. Ces écrits témoignent autant de la force lyrique que de la sensibilité exploratoire de Stéphane Lambert.

Ecoutez 3 extraits

Charlot, c’est son nom. Il a les yeux verts, Charlot. Il aime, c’est sûr. Charlot est dans un état d’amour, sans destinataire.
Il se souvient de son enfance. Son visage rond où brillait une féminité réelle. Pour rire, on l’appelait Charlotte. Les commerçants lui disaient Mademoiselle. Jamais Charlot ne s’en est plaint. Jamais. Et pour tout dire, il ne rectifiait même pas l’erreur commise à son égard.
Au fond de ses yeux verts, on sait que le passé existe. On le reconnaît. Il se souvient, Charlot, comme une lumière qui le dépasse. Aussi Charlot montre ses belles dents, il nous sourit. Aussi Charlot aime. Mais sans destinataire.
On se demande quel est ce bonheur. Qu’est-ce qui l’enchante tant? Sur des clichés, il apparaît toujours le même: un petit démon blond aux yeux verts. Il sourit et là derrière, son passé renaît. Qu’est-ce qui l’enchante, Charlot ?
Parfois, il tutoie le soleil et embrasse les passants. Lundi dernier, sa mère est allée au poste de police. Charlot, derrière la fenêtre grillagée d’un commissariat. Il était toujours le même. Les agents de service ont sympathisé avec lui, avec ce sourire qui déborde. Certains ont même dit: «Il est sage, ce gamin. C’est le vôtre, madame? Vous avez bien de la chance. Au revoir. » Charlot était victime de sa trop grande liberté.
Parfois, il pleure aussi. Mais ses larmes tuent les insectes et font revivre les fleurs. C’est ça, Charlot, un peu de tristesse colorée.
L’après-midi, les tomates poussent dans les potagers. Charlot les ramasse et les croque à pleines dents. Sa bouche est humide et on comprend mieux son passé. Il déguste l’herbe du bois devant les yeux pervers. Il décroche des feuilles et crie dans les forêts. Les sauvages se réveillent. Et par-delà son regard, on les découvre, dévorants.
Charlot aime sans obstacle. Certains le trouvent idéaliste. Mais pourquoi alors ce jour-là, dans le vestiaire du gymnase de l’école, Patrick le regardait-il ?
Charlot rougit quand on s’approche de lui. Pour le rêve, la distance est nécessaire. Patrick a fait un pas dans sa direction. Il a ouvert les yeux pour la première fois. Surprise, Charlot. Patrick a dit ceci :
« Charlot, tes yeux verts ? » Il a souri.
– Charlot, tu as de la chance.
Charlot s’étonne, ses yeux questionnent.
– Oui, de la chance. Pour te marier. Plus tard. Ce sera facile. Non?
Charlot dit merci pour tant d’attention. Il ajoute qu’il n’avait jamais réfléchi à ce qu’a dit Patrick.
Pendant une minute, Charlot aime Patrick, oublie le mariage auquel on le convie. Puis, il revient à son état d’amour, sans destinataire. Patrick est dans la cour. Un ballon rond roule sur le sol. Les haies qui bordent le bâtiment sont vertes en cette saison. Des cerises écrasées ensanglantent les dalles grises. Charlot est tombé. Une marche trop haute. Ou une chute de tension. Du sang coule sur son crâne. Un coton blanc appliqué sur le front rougit. En cette fin d’après-midi, Charlot est heureux. Une infirmière s’occupe de lui. Et il sourit quand sa mère lui tend la main.

[…]

POSTFACE
de Jeannine Paque

En un peu moins de vingt ans, Stéphane Lambert a produit une œuvre personnelle, originale. Riche en nombre et en diversité. 2014, l’année de ses quarante ans, a vu la publication de trois livres, dont un roman majeur, Paris Nécropole, qui marque une étape importante dans son parcours, et un livre d’art, Nicolas de Staël. Le vertige et la foi, qui lui aussi signale un saut capital pour un critique qui a déjà fait ses preuves. Sans oublier un poème en prose, Chapelle du rien. Depuis ce point d’arrivée, il paraît opportun de jeter un regard d’ensemble sur ce qu’on peut appeler une carrière, notamment en retournant vers son début. Le volume présent rassemble avec bonheur trois textes. Ils sont différents, sans aucun doute, mais cette coédition se justifie à bien des égards. Chronologiquement d’abord, puisqu’il s’agit entre autres des deux premiers que l’auteur a publiés. En 1995, Stéphane Lambert a presque terminé ses études de lettres, mais il se destine d’emblée à l’écriture et, après diverses tentatives, mène à bien un récit d’enfance : Charlot aime Monsieur. Sur la quatrième de couverture de l’édition originale, on peut lire ces mots signés de l’auteur : «Je vous laisse Charlot, mon double, celui qui s’est détaché de moi quand l’écriture s’est dressée entre nous...».

Qu’un enfant ait été séduit, « abusé », selon le terme usuel, par un pédophile n’est pas à proprement parler le propos de ce récit. Certes, selon les termes d’un pro justitia, d’un rapport de police ou de psychologue, ou selon une toute autre définition de l’extérieur, c’est ainsi qu’il faut énoncer, dénoncer les faits dont il est question. Mais l’auteur a choisi un autre point de vue, celui de l’enfant. À travers son regard, sans voyeurisme ni provocation ni complaisance, ni non plus nostalgie, il nous invite à un constat, relate une expérience, mise à distance grâce à ce personnage externe, avec sans doute la volonté d’élucider, de comprendre, ce que le titre indique. Tout un système de reprises, sortes de refrains, permet aussi de ranger pour partie ce texte dans la catégorie du poème. On y reviendra.

Avec le suivant, Ensemble Simone et Jean sont entrés dans la rivière, Stéphane Lambert change tout à fait de registre, de thème, de ton. Il ne s’agit plus d’un double mais de deux personnages extérieurs au narrateur, approchés toutefois avec beaucoup d’empathie. Ici aussi, la perception est intime mais pudique, servie par un égal usage de la concision, un emploi tout artistique de la brièveté : le texte se déroule avec une simplicité qui, plus encore que dans le premier roman, est en décalage avec les faits rapportés, non seulement graves, comme l’était la matière de Charlot, mais tragiques, puisqu’ils débouchent sur la mort. Un renoncement volontaire à la vie, presque un déni de toute existence ordinaire.

Quant au troisième volet de cet ensemble, il reprend un texte édité dix ans après le tout premier et qui vient en septième position dans la série des publications de S. Lambert. Radicalement différent des deux premiers, il s’agit d’un texte autobiographique, revendiqué comme tel et que confirment l’usage de la première personne et surtout les références claires au vécu de l’auteur. On sait maintenant que celui-ci continuera dans cette entreprise, conçue comme un cycle, Mon corps mis à nu étant le deuxième volume d’une trilogie, qu’il avait à l’origine intitulée trinité. À genres différents, modalités et surtout styles distincts. De la nudité du constat, de la simplicité qui efface tout pathétique, voici que l’auteur, à mesure qu’il s’enfonce dans le noir de la matière et énumère ses pertes, exprime son désarroi et laisse parler sa douleur, sans retenue ou contrainte, avec force, au contraire, et insistance. Les mots sont durs, les images impressionnantes. Le lyrisme l’emporte, l’émotion envahit la page.

[…]

La justesse du ton, la sincérité de l’enfant, en même temps que le réalisme des situations projettent sur un cas douloureux de pédophilie un éclairage aussi cru que nuancé.

-- Jacques Franck, La Libre Belgique, 7 avril 2015

Auteur
Stéphane Lambert
Poète, romancier, essayiste, Stéphane Lambert est né en 1974 à Bruxelles. On lui doit notamment les romans Les Couleurs de la nuit (2010) et Paris Nécropole (2014), ainsi que Mark Rothko, Rêver de ne pas être (2011) et Nicolas de Staël,... lire la suite
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