Chants des gorges | Espace Nord

Chants des gorges

Par Patrick Delperdange
Postface de Pierre-Etienne Vandamme
Édition 2014
Première édition 2005
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646800
N° Espace Nord 328
Pages 208
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  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 9,00 €
  • Version électronique
  • ePub
  • 6,99 €

Prix Rossel 2005

Un jeune garçon en cavale rêve d’avoir la force de débarrasser sa mère de l’homme brutal qui partage sa vie. Obsédé par les « saletés » que font les animaux et les êtres humains, ce personnage exerce une fascination sur tous ceux qu’il rencontre. Entouré d’un halo de pureté, il libère en chacun d’eux des émotions enfouies et des pulsions inavouées qui vont troubler leur existence en profondeur. Chacun des sept chants de ce roman présente une facette du personnage sans que le mystère de son identité soit révélé, laissant le lecteur seul avec les images bouleversantes qu’éveille ce récit admirablement maîtrisé.

Ecoutez un extrait

Patrick Delperdange nous lit un extrait de "Chants des gorges" paru chez Espace Nord, 2014.

Chant premier

Cinq heures sonnaient à l’église du village, alors aus- sitôt, avant même que s’éteigne dans le silence de l’aube le son des cloches, j’entendais ma mère se lever et traverser la grande pièce pour venir me secouer dans ma couche de sueur, secouer cette couverture de peau et de laine que j’enroulais autour de mon corps jusqu’à la gueule. Et toujours je me disais qu’elle avait dû attendre que retentissent les premiers coups, éten- due à côté de l’homme, guetter le son des cloches, éveillée dans le noir, les yeux fermés, les bras sur les yeux, sentant l’odeur de l’homme qui dormait à côté d’elle, le sentant plus fort encore lorsqu’il remuait dans son sommeil. C’est à ce moment-là que j’aurais dû le tuer, dans son sommeil, avant même qu’il s’éveille, d’un coup de couteau plongé profond dans la gorge, alors que ma mère était sortie donner à manger aux bêtes qui gémissaient dans l’enclos depuis une heure et qui me regardaient de leurs yeux ronds quand il m’arri- vait d’aller me vautrer dans leur boue pour m’enfon- cer dans la chaleur de la fange, ne percevant même plus la puanteur. C’est là que l’homme m’avait surpris, un jour de la semaine précédente, un après-midi où il était rentré du village plus tôt que d’ordinaire, ce vil- lage noir et maudit où il passait ses journées, depuis le midi jusque tard dans la nuit, ne rentrant que lorsqu’il ne pouvait plus avaler la moindre goutte d’eau-de-vie et laissant une bête le ramener à la maison, affalé sur son dos, avant de venir s’abattre sur le lit, au côté de ma mère, et de sombrer dans le sommeil. Il avait ri en me voyant me rouler dans la terre abjecte. Il se tenait appuyé à la barrière de vieilles planches noircies par les frottements. Il avait laissé échapper un ricanement avant de disparaître dans la grande pièce, les épaules encore agitées de soubresauts moqueurs.

C’est le lendemain ou le jour d’après qu’il m’a attaqué, alors qu’on finissait de manger le pain et la viande que ma mère avait déposés sur la grosse table et qui fumaient dans le rayon de lumière venu d’au- dehors. L’homme, il tenait son couteau ouvert dans sa main et de la pointe il remuait le morceau de viande qu’il n’avait pas mangé, un gros morceau, peut-être le plus gros de tous ceux que ma mère avait cuits ce matin-là. C’est comme ça que j’ai compris qu’il allait m’attaquer. Ça se voyait qu’il était en train de songer et chaque fois qu’il songeait je crois bien que je l’avais payé. Je portais encore les marques sur le bras gauche de la dernière fois qu’il avait songé.
L’homme a dit: Va lui falloir trouver un travail, parce que j’suis pas bête au point de lui donner à manger jusqu’à la fin de mes jours. J’suis bon mais j’suis pas bête. Il est plus que temps qui se mette au travail pour gagner ce qu’il mange.
Ma mère est venue prendre les assiettes. T’as pas faim? elle a dit.
C’est pas la force qui lui manque, il a dit. J’ai pas envie de l’engraisser comme un cochon qu’on tue en fin de carême.
Ma mère, elle a pris les deux assiettes et le plat et elle est allée les poser sur la planche à côté des bacs à eau. Le bout de viande, j’ai pas vu ce qu’elle en avait fait, mais vu qu’elle en mangeait jamais, je crois pas qu’elle l’avait avalé. Il se trouvait sans doute toujours dans l’assiette, mais je me tenais tête baissée vers mes jambes et je voulais pas bouger.
L’homme a replié son couteau et il l’a glissé dans la poche de son gilet.
Il a une semaine et pas un jour de plus, qu’il a dit en se levant de table. C’est plus qu’assez pour trouver un travail. Personne pourra dire que j’engraisse un cochon jusqu’à la fin de mes jours.
Où tu veux qu’il trouve un travail ? a dit ma mère. Personne va jamais lui donner de travail, c’est pas difficile à comprendre.
Elle était tournée vers les bacs, mais elle ne bougeait pas.
Une semaine, c’est plus qu’assez, il a dit.
Il mettait ses bottes et la porte était déjà ouverte. Un rayon de lumière entrait dans la grande pièce et rampait sur le plancher et venait éclairer le bas de mes jambes. On a entendu les pas de l’homme dans la cour et puis après le grincement de la grille qui menait au champ de légumes et puis on n’a plus rien entendu.

[…]

POSTFACE
de Pierre-Etienne Vandamme

« À tous, il sortait une sorte de chant de l’intérieur, une chanson amère qui leur remontait par la gorge pour sortir même quand ils serraient les lèvres pour l’empêcher. »
(Chants des gorges, p. 168)

Auteur polygraphe et prolifique, Patrick Delperdange s’illustre depuis trente ans dans des genres multiples. Le polar lui valut d’emblée l’unique Prix Simenon pour Monk (1987) – le concours consistait à reprendre et terminer au mieux un récit inachevé de Simenon – et semble demeurer son genre de prédilection. Le théâtre ne l’accueille à ce jour que rarement, malgré un début prometteur avec Nuit d’amour (en collaboration avec Anita Van Belle, 1988, Prix du Jeune Théâtre de la Communauté française). Le roman jeunesse – dans lequel s’impose au premier plan Comme une bombe (1988), traduit en quatre langues – est le genre dans lequel il s’avère le plus fécond, au même titre que le scénario de bande dessinée. Dans le registre de la nouvelle, enfin, on trouve une variété de textes, dont un très drôle, «Une semaine de vacances» (2013).
Chaque fois, on croit avoir affaire à un auteur différent, tant son écriture varie en fonction du genre. «Nullement frustré de travailler dans [d]es domaines encore souvent mal considérés», l’auteur aime varier les plaisirs. Or, c’est le plaisir de l’écriture et celui de la lecture qui meuvent sa plume, répète-t-il souvent, quel que soit le registre.
Malgré la diversité des styles, un ton général se dégage, immanquablement, à travers son œuvre polymorphe – une noirceur et un désespoir qui vont croissant avec l’âge de son lectorat. Avouant s’auto-censurer dans les romans destinés à la jeunesse, Delperdange se décharge par moments d’un trop plein de noirceur dans ses romans pour adultes. Il y dresse le portrait d’un monde qui semble avoir adopté la devise de Nick Volpone dans Coup de froid : «C’est parce que Dieu existe que tout est permis». Si l’on en croit ses derniers écrits, plus légers (particulièrement l’amusant feuilleton Patrick Delperdange est un sale type, 2014), il se peut cependant que son écriture ait pris une nouvelle direction – l’avenir nous le dira.
Grave plutôt que noir, Chants des gorges détonne assurément dans l’œuvre de Patrick Delperdange. S’il avait jusque-là habitué ses lecteurs aux meurtres, aux intrigues et aux malfrats – ingrédients indispensables du polar – le ton narratif était tout autre. Que l’on songe par exemple à son premier roman, Place de Londres (1985), écrit en collaboration avec Anita Van Belle. Il s’agit d’un étrange polar, truffé d’un humour discret, baigné dans l’ambiance de ce vieux Bruxelles dont on trouve encore quelques traces aujourd’hui dans les Marolles, et mettant en scène des personnages dignes de Fonson et Wicheler. Les personnages secondaires sont des crapules assez médiocres, qui volent et tuent par appât du gain. Le personnage principal, quant à lui, qui avoue un meurtre mais que personne ne croit, a quelque chose de ce mystère qui entoure l’enfant de Chants des gorges, une forme d’étrangeté au monde, mais qui se situe cette fois davantage dans le registre de l’absurde que du tragique, du plat que du mystique.
Les personnages de Coup de froid (1992) sont plus sombres, plus inquiétants, mais aucun d’eux n’est revêtu du halo de mystère qui plane en permanence sur les intentions de l’enfant de Chants des gorges. On attribue l’étrangeté de Nick Volpone (Coup de froid) ou d’Antoine Dubuisson (Place de Londres) à une certaine folie, à quelque chose de pathologique en tout cas. Mais l’enfant sauvage est différent. Il sait où il va, ce qu’il cherche, ce pourquoi il tue, tandis que les meurtres habituels de Delperdange – l’auteur tue ses personnages avec une facilité et un détachement singuliers – semblent résulter davantage de pulsions soudaines et incon- trôlées.
L’enfant de Chants des gorges côtoie par moments les personnages plus habituels de l’œuvre de Delperdange – malfrats médiocres et personnages dans l’errance identitaire – particulièrement dans les chants 3, 5 et 6. Mais le caractère particulier de ce roman s’illustre dans le fait que le personnage principal n’est pas à sa place au milieu d’eux. Il est en décalage, incompris. Comme le dit Danny, le dealer, «il est à part. En dessous, ou au-dessus, je n’en sais rien. Mais c’est pas quelqu’un de normal. » (p. 164)

[…]

« Un roman stupéfiant (...) que l’on est tenté de situer dans une des voies les plus ardues : celle du Bernanos d’Un crime. Pas moins. »
(Jacques De Decker, Le Soir)

« Ce récit nous rappelle ce qu’on a pu lire de meilleur en littérature américaine. Un grand et beau blues littéraire. »
(Jean-Marc Brunier, Libraire à Mâcon, Page Magazine)

« Une sorte de prouesse. Ce beau livre ferait un film admirable. »
(Livres Hebdo)

« La magie du livre de Delperdange est de créer un univers impalpable, indéfinissable. Où sommes-nous ? Dans le réel ou dans l’imaginaire ? Dans notre monde ou dans un autre fantasmé ? Son écriture, très forte, emprisonne le lecteur dans les mêmes filets que ceux qui retiennent ses ombres, ne cessant de le déstabiliser, de provoquer chez lui ce sentiment de dépaysement que seule engendre la grande littérature. Ce Chants des gorges est un livre hors du commun dont on ne se libère pas aisément. »
Michel Paquot, Culture (magazine culturel de l'ULg)

Auteur
Patrick Delperdange

Patrick Delperdange est né en 1960. Auteur de près d’une quarantaine d’ouvrages, il vit et travaille à Bruxelles. Chants des gorges a remporté le Prix Rossel, prix littéraire le plus prestigieux de Belgique francophone.

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