Bubelè l’enfant à l’ombre | Espace Nord

Bubelè l’enfant à l’ombre

Par Adolphe Nysenholc
Postface de Rossano Rosi
Édition 2013
Première édition 2007
Genre Romans et récits
ISBN 9782930646497
N° Espace Nord 314
Pages 160
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  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €

Bubelè, l’enfant à l’ombre met en scène un petit gars de trois ans que ses parents, des Juifs polonais qui périront à Auschwitz, ont caché dans une famille flamande de ce qui était alors — Ganshoren, dans le nord de Bruxelles — un bout de campagne en périphérie de la capitale du Royaume de Belgique.

Autobiographique, le récit se teinte d’un humour digne de Chaplin ou de Woody Allen. C’est le sourire aux lèvres et la gorge nouée que l’on suit les évolutions de ce bonhomme, de ce bubelè, durant la guerre et après, en quête du moindre souvenir de sa mère et d’un avenir qui lui appartienne enfin, jusqu’au seuil de son adolescence.

1.
Tanke et Nunkel

C’est quand «demain»?

J’ai regardé longtemps par la fenêtre.
J’étais tenu de taire qui j’étais et d’où je venais. Enfant caché, je cachais quelqu’un en moi. Je ne pouvais pas me vivre moi-même, car je ne pouvais pas vivre tout court. Être moi était mortel. Si petit, j’étais dan- gereux à ma propre personne, et aux autres.
Je distinguais tout dehors par la baie, mais de l’extérieur on ne devait pas m’apercevoir à travers le rideau. J’espérais ne pas être transparent comme la vitre, on n’avait pas à voir en moi!
Dans la course de relais contre la mort, on m’avait remis au passage, hors d’haleine, comme un témoin à porter jusqu’à la victoire. Je commençai moi-même à parcourir un long marathon sur place, qu’était mon attente.
Jeune, j’étais seul, comme un vieux. Sans parents. Pour être son petit homme, à ma mère.
Je n’étais pas autorisé à mettre le nez dehors. Dans la rue, en pleine lumière, je n’arrivais pas à empêcher mon ombre de sortir de moi.
Le temps n’avançait pas derrière la croisée. J’aurais dû comprendre ma mère comme un grand. Pourquoi y avait-il la guerre pour mes parents et non pour les gens d’ici ? C’est de moi que les miens ne voulaient plus.
Tanke, ma mère de guerre, était douce, et fort inquiète, comme une personne scrupuleuse. Son nom était en assonance avec l’allemand Angst. Quant à Nunkel, son mari, voûté, mais aussi solide qu’un roc, il m’apprit à prononcer le -un- du sien, «oung», comme dans bunker.
Je ne pouvais même plus jeter mes cubes dans le carreau. L’esprit frondeur du shtetl fut jugulé.
Ma mère m’adorait en paroles, mais en actes parais- sait me détester. Ces gens, les Van Helden, qui ne m’étaient rien, ne me faisaient pas sentir qu’il y avait danger, urgence à se défaire de moi.

Nunkel était un héros, ancien combattant de 14-18. Il avait fait la guerre comme volontaire, du premier jour au dernier, sous les ordres du Roi-Soldat, le roi Albert Ier. On peut revenir de la guerre! Je jouais en cachette avec ses médailles, entassées pêle-mêle dans un tiroir. Il ne les portait jamais, ne fréquentait pas le local de son Amicale.
Au grenier, dans un coin poussiéreux, traînait son vieux masque à gaz. Je le portai comme un loup. Je me mis soudain à hurler d’angoisse, je ne pouvais plus l’enlever. Nunkel plus tendre qu’une nounou me tapota dans le dos de sa grosse main: «Et bien, camarade!»
En 1918, dès la fin des hostilités, « le onzième jour du onzième mois à la onzième heure», racontait sa femme, en introduisant un fil dans le chas d’une aiguille, c’est à pied que Nunkel revint de l’Yser, retrou- ver sa fiancée, Pénélope flamande qui, cousant blouses après robes, avait éconduit plusieurs prétendants.
Et la guerre suivante, après la der’ des der’, quand Tanke fit front vers son homme pour lui proposer de garder un enfant, lui qui marquait volontiers son désaccord avec elle par ses taquineries, il a répondu à l’appel sans manifester le moindre sarcasme. Il avait été ulcéré par la capitulation du souverain, indigne de son père le Roi-chevalier. À cinquante ans bien sonnés, Nunkel rempile pour faire de la résistance, sans Ordre de Léopold, ni trompette. Et Tanke, coiffée d’un toupet, sera ma mère courage.

Mes parents, lui dit-elle pâle, avaient été déportés au moment où la situation militaire des Alliés était la plus désespérée. Mais Nunkel, si sceptique pour ses contem- porains, était confiant. Staline avait déjà fait reculer, devant Moscou, Hitler, qui s’était enlisé dans la neige. Je ne comprenais pas les mots. Tanke, qui recousait un bouton en cuivre frappé d’une ancre, objectait anxieu- sement que les États-Unis avaient eu leur flotte anéan- tie à Pearl Harbour. «Jamais navigué». Elle doutait qu’ils aient le temps d’équiper une armée et de fabriquer le matériel nécessaire à toute la coalition. Nunkel, qui fumait sa fine pipe en terre cuite, revenait à la charge. Il laissait entendre avec le sourire de l’évidence que l’Allemagne pouvait gagner une guerre, mais pas une guerre mondiale.

[…]

POSTFACE
de Rossano Rosi

Un roman de formation

Il est peu de thèmes romanesques qui perturbent, émeuvent, bouleversent... autant le lecteur que celui de l’enfant caché. Il y a quelque chose d’irrépressible dans l’émotion lorsqu’on pénètre dans un univers romanesque bâti autour de cette figure. Quand on se retrouve face à un enfant caché, personnage de fiction ou non, comment ne pas penser à tous les autres enfants, qui furent, comme lui, marqués au coin de l’infamie? Car le pendant tacite de ce thème si particulier, c’est bien celui du massacre, du massacre insoutenable: les enfants cachés, ce sont les enfants qui ont échappé à la déportation et à la mort, ce sont les frères de destin – les frères «heureux» (si on peut dire) – de ce million et demi d’enfants juifs que les Nazis ont assassinés « dans le silence », comme l’écrit Adolphe Nysenholc dans le texte d’ouverture de L’enfant terrible de la littérature (Didier Devillez, 2011), le recueil consacré aux autobiographies d’enfants cachés dont il a été le maître d’œuvre. « Et ceux qui ont échappé à ce sort, continue-t-il, en sont restés muets » (p. 11). Muets... jusqu’à ce que certains d’entre eux, tel Adolphe Nysenholc, tels Georges-Arthur Goldschmidt, Robert Bober, Georges Perec, Serge Moscovici ou d’autres encore, aient décidé de briser ce silence et de raconter leur destin.

Roman vrai ou vrai roman ?

L’horreur de ce destin est d’autant plus troublante pour le lecteur qu’elle transgresse si aisément la frontière séparant le monde de la fiction du monde réel, celui de l’histoire « vraie ».

Pourtant, le thème central d’un tel roman, celui de l’enfant livré au destin, suffirait d’ailleurs à lui conférer une dimension toute littéraire, qui le dégagerait de toute tentation, s’il en était, de le réduire à une autobiographie n’ayant d’autre intérêt que sa « vérité » ou son « témoignage ». Car ce motif romanesque ancre les récits d’enfant caché dans la famille de ces récits mythiques de quête de soi dont l’histoire d’Œdipe, parmi celles de Moïse, de Romulus et Rémus ou de Tristan, est sans doute le prototype. Sans compter cet autre référent littéraire qu’est le Thyl Ulenspiegel de Charles De Coster, tellement présent dans Bubelè, qu’il en est comme un écho permanent; donner à l’histoire du petit Dolfi comme toile de fond celle de Thyl, c’est bien sûr une manière de souligner la nature profondément littéraire du récit que nous lisons. Enfant caché, enfant abandonné, enfants massacrés – autant de thèmes éternels de la littérature.

Or, dans le cas particulier de l’enfant caché, dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, la fiction a du mal à s’imposer directement comme telle. L’émotion ressentie ici, en effet, ne s’explique pas seulement par la reconstruction imaginaire que suppose toute entreprise de lecture ; elle se complique évidemment du poids terrible de la Shoah, encore plus terrible lorsque ce poids broie des innocents et qu’il en préserve miraculeusement certains d’entre eux. En effet, face à la réalité cruelle d’un tel massacre des innocents, pour reprendre le nom du célèbre tableau de Breughel dont une reproduction orne significativement le «mur du buffet » (p. 17) des deux héros – c’est bien le cas de les qualifier ainsi – du roman d’Adolphe Nysenholc, face à une barbarie aussi absurde et totale, il devient difficile, sinon incongru, de faire le départ entre fiction et réalité.

La charge tragique d’un tel motif semble rendre vaine la notion même de fiction et ne proposer au lecteur que la gravité seule de l’histoire. Comment ne pas oublier que ce que raconte le roman a été vécu? Un roman mettant en scène l’enfant caché que fut plusieurs dizaines d’années auparavant son auteur, ne pourrait ainsi qu’être un roman vrai, une sorte de « confession » autobiographique à peine travestie en fiction, une fausse fiction en somme qui n’emprunterait les détours et les lieux romanesques que pour se parer de certains atours narratifs. Ce pourrait être aussi le moyen d’éviter une forme de narration brute qui risquerait d’en venir – nonobstant la tragédie vécue – à lasser son destinataire. Enfin, la forme de la fiction serait aussi une manière de marquer une mise à distance avec les événements vécus et d’atteindre à une capacité d’analyse dont eût, peut-être, été dénuée une autobiographie pure et simple. En somme, si ces récits viennent à emprunter la voie de la fiction, cela ne pourrait être que pour des motifs périphériques ou superficiels ; l’essentiel étant la vérité de ce qui est narré.

La tentation d’occulter la nature romanesque de ce type de récit tient aussi à l’apparition tardive de ce genre narratif, dont le nom même – « enfant caché » – n’apparaît qu’en 1979. Adolphe Nysenholc rappelle, dans L’enfant terrible de la littérature, que l’expression d’enfant caché a été créée par la réalisatrice Myriam Abramowicz à propos de son film Comme si c’était hier.

[…]

"[...] Texte bouleversant, dramatique par ce qu’il évoque, et profondément savoureux par son humour distancié, par la verve langagière (flamand, bruxellois, yiddish) qui en traverse les pages, Bubelè, l’enfant à l’ombre s’inscrit dans cette prise de conscience et de parole que s’autorisèrent des enfants juifs, rescapés de la Shoah, dont W ou le souvenir d’enfance, de Perec, ou Histoire d’une vie d’Aharon Appelfeld, sont deux des plus beaux exemples. [...]"

Alain Delaunois, Le Carnet et les instants, numéro 178

En Vidéo
Avec "Bubelè, l'enfant à l'ombre" Adolphe Nysenholc écrit au plus près de sa propre expérience. Cette histoire d'enfant caché est la sienne. Mais son roman n'est pas un simple témoignage. Il a su, à travers l'écriture, retrouver le regard d'un petit bonhomme de trois ans, et nous dire, ainsi, l'indicible...
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Auteur
Adolphe Nysenholc
Adolphe Nysenholc est né à Bruxelles en 1938, fils d’un couple de Polonais qui, d’origine juive, seront déportés en septembre 1942 pour périr à Auschwitz. Adolphe Nysenholc échappe à ce sort : un mois avant, il avait été placé dans... lire la suite
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