Bruges-la-Morte | Espace Nord

Bruges-la-Morte

Par Georges Rodenbach
Postface de Christian Berg
Édition 2016
Première édition 1892
Genre Romans et récits
ISBN 9782875681089
N° Espace Nord 37
Pages 208
Voir le dossier pédagogique
  • Version papier
  •   Broché, 12 x 18,5 cm
  • 8,50 €
  • Version électronique
  • ePub
  • 5,99 €

Parmi les canaux blêmes de l’ancien port figé dans des eaux sépulcrales, le roman se joue entre des reflets : celui d’une femme que Hugues Viane a passionnément aimée, celui d’une morte dont il croit retrouver l’image chez une vivante.

Récit fétichiste, où toute la sémiologie de la ville participe aux cérémonies du deuil. Livre culte pour les spleens d’aujourd’hui.

Le jour déclinait, assombrissant les corridors de la demeure silencieuse, mettant des écrans de crêpe aux vitres.

Hugues Viane se disposa à sortir, comme il en avait l'habitude quotidienne à la fin des après-midi. Inoccupé, solitaire, il passait toute la journée dans sa chambre, une vaste pièce au premier étage, dont les fenêtres donnaient sur le quai du Rosaire, au long duquel s'alignait sa maison, mirée dans l'eau.

Il lisait un peu : des revues, de vieux livres ; fumait beaucoup ; rêvassait à la croisée ouverte par les temps gris, perdu dans ses souvenirs.

Voilà cinq ans qu'il vivait ainsi, depuis qu'il était venu se fixer à Bruges, au lendemain de la mort de sa femme. Cinq ans déjà ! Et il se répétait à lui-même « Veuf ! Être veuf ! Je suis veuf ! » Mot irrémédiable et bref ! D'une seule syllabe, sans écho. Mot impair et qui désigne bien l'être dépareillé.

Pour lui, la séparation avait été terrible : il avait connu l'amour dans le luxe, les loisirs, le voyage, les pays neufs renouvelant l'idylle. Non seulement le délice paisible d'une vie conjugale exemplaire, mais la passion intacte, la fièvre continuée, le baiser à peine assagi, l'accord des âmes, distantes et jointes pourtant, comme les quais parallèles d'un canal qui mêle leurs deux reflets.

Dix années de ce bonheur, à peine senties, tant elles avaient passé vite !

Puis, la jeune femme était morte, au seuil de la trentaine, seulement alitée quelques semaines, vite étendue sur ce lit du dernier jour, où il la revoyait à jamais : fanée et blanche comme la cire l'éclairant, celle qu'il avait adorée si belle avec son teint de fleur, ses yeux de prunelle dilatée et noire dans la nacre, dont l'obscurité contrastait avec ses cheveux, d'un jaune d'ambre, des cheveux qui, déployés, lui couvraient tout le dos, longs et ondulés. Les Vierges des Primitifs ont des toisons pareilles, qui descendent en frissons calmes.

Sur le cadavre gisant, Hugues avait coupé cette gerbe, tressée en longue natte dans les derniers jours de la maladie. N'est-ce pas comme une pitié de la mort ? Elle ruine tout, mais laisse intactes les chevelures. Les cheveux ne se décolorent même pas. C'est en eux seuls qu'on se survit ! Et maintenant, depuis les cinq années déjà, la tresse conservée de la morte n'avait guère pâli, malgré le sel de tant de larmes.

Le veuf, ce jour-là, revécut plus douloureusement tout son passé, à cause de ces temps gris de novembre où les cloches, dirait-on, sèment dans l'air des poussières de sons, la cendre morte des années.

Il se décida pourtant à sortir, non pour chercher au dehors quelque distraction obligée ou quelque remède à son mal. Il n'en voulait point essayer. Mais il aimait cheminer aux approches du soir et chercher des analogies à son deuil dans de solitaires canaux et d'ecclésiastiques quartiers.

En descendant au rez-de-chaussée de sa demeure, il aperçut, toutes ouvertes sur le grand corridor blanc, les portes d'ordinaires closes.

Il appela dans le silence sa vieille servante : « Barbe !... Barbe !... »

Aussitôt la femme apparut dans l'embrasure de la première porte et devinant pourquoi son maître l'avait hélée :
- Monsieur, fit-elle, j'ai dû m'occuper des salons aujourd'hui, parce que demain c'est fête.
- Quelle fête ? Demanda Hugues l'air contrarié.

[…]

POSTACE
de Christian Berg

Lorsque le sculpteur Alexandre Falguière représenta, en 1896, une danseuse nue – qui avait d’ailleurs les traits de Cléo de Mérode – Georges Rodenbach protesta en ces termes dans Le Figaro du 5 mai 1896 :

Mais c’est une anomalie, et un contresens! Voyez Flaubert qui, dans son superbe conte Hérodias, a soin de nous représenter Salomé en des fourreaux de couleur, les jambes cachées dans des caleçons noirs semés de mandragores. Et de plus, un voile bleuâtre, des coins de soie gorge-de-pigeon. Ainsi la Danseuse apparaît, l’Illusion, plus belle de n’être pas la Femme, mais l’éternel Désir, qu’elle résume et qu’elle recule au-delà des tissus et des fards. Chair tentante d’être intermittente.

C’est que pour l’artiste idéaliste, la réalité n’est délectable que si elle apparaît floue et voilée, substance poreuse et vaporeuse qui, loin de s’exhiber, n’en finit pas de se refuser. L’accès au réel est volontairement fastidieux, emprunte les chemins de l’illusion, du leurre, du semblant. Dans cet univers, rien ne se donne qu’à l’issue d’errances, de pertes, de détours, d’impostures, de rencontres fugaces et trompeuses. D’ailleurs, puisque le réel n’existe qu’à travers la représentation que nous en avons, pourquoi ne pas l’interpréter, le déformer, le déplacer et, surtout, en différer l’avènement ? Illusion pour illusion, autant choisir celle qui me rend mon dieu, mon désir, mon fantasme. Le monde de l’idéalisme symboliste se présente comme un immense dictionnaire analogique où tout se correspond et fait écho, où rien n’est définitivement en place, où tout suggère et fait signe, où règnent les effets de contiguïté (métonymie) et de déplacement (métaphore). Où, pour reprendre les termes mêmes d’un poème que Rodenbach écrivit en 1897 «pour la gloire de Mallarmé», «une forêt de mâts» dit la mer, et les hampes des navires attestent « des drapeaux qui n’auraient pas été » :

Rien qu’une rose pour suggérer des roses-thé.

*

C’est sans doute en suivant les cours du philosophe Elme Caro à Paris, où Rodenbach fit un premier séjour entre 1878 et 1879 après avoir terminé ses études de droit à l’Université de Gand, qu’il s’imbiba de philosophie idéaliste et de pessimisme schopenhauerien. Plus tard, dans L’art en exil (1889), roman largement autobiographique, Rodenbach déclara que «Schopenhauer avait raison [...] ce n’est pas cette littérature qui avait vicié sa raison, mais sa raison était allée à cette littérature comme à la vigne noire dont l’unique vendange correspondait à sa soif ». Les Tristesses, recueil de poèmes qu’il publia lors de son séjour à Paris, apportait, avec des accents qui trahissent encore l’influence de Sully Prudhomme, mais qui annoncent déjà Laforgue et Mikhaël, au décadentisme de l’époque un de ses thèmes favoris: l’ennui des dimanches, le spleen et la tristesse des banlieues. Mais aussi le souvenir mélancolique des «chères disparues», sœurs mortes dont les mèches blondes sont conservées dans un coffret, premier avatar du thème de la relique qui traverse toute l’œuvre de Rodenbach :

Comme un cercueil, la boîte est funèbre et massive, Et contient les cheveux de ses parents défunts, Dans des sachets jaunis aux pénétrants parfums, Qu’elle vient quelquefois baiser le soir, pensive !

Quand sont mortes mes sœurs blondes, on l’a rouvert Pour y mettre des pleurs – et deux boucles frisées ! Hélas ! nous ne gardions d’elles, chaînes brisées, Que ces deux anneaux d’or dans ce coffret de fer.

(Les Tristesses, «Le Coffret»)

Ces vers assurèrent au jeune Rodenbach une certaine célébrité parmi les « Hydropathes » qu’il fréquentait au «Sherry Gobler», café parisien où se côtoyaient Arène, Bourget, Coppée, Haraucourt, Richepin, Tailhade et Goudeau. La grande presse les remarqua : Francisque Sarcey et Jules Claretie citèrent le nom du Flamand à côté de ceux d’Alphonse Allais, de Sapeck et de Rollinat. Auréolé de sa jeune gloire, Rodenbach, de retour en Belgique, fut un acteur de premier plan dans ce qu’il est convenu d’appeler le «renouveau littéraire» belge amorcé, en 1881, par La Jeune Belgique et L’Art Moderne. Il multiplie les articles dans les revues et journaux, fonde, avec son ami d’enfance, Émile Verhaeren, un journal « mondain », La Plage, qui paraît pendant la saison d’été à Blankenberge, organise en 1883 le banquet en l’honneur de l’auteur d’Un Mâle, et répand la «parole schopenhauerienne» à l’occasion de conférences faites aux quatre coins du pays. C’est l’époque où les Jeunes Belgique, imprégnés de l’influence de Baudelaire, de Gautier, des Goncourt, de Huysmans, de Péladan, de Bourget, célèbrent la grand-messe du décadentisme. L’un des premiers recueils qui marquent le renouveau de 1880, les Rimes de joie de Théo Hannon (préfacé par Huysmans), révèle, d’entrée de jeu, toute l’ardeur d’un falsificateur qui préfère l’artifice à la nature, le masque au visage, le théâtre à la vie. Albert Giraud, avec son Pierrot lunaire, Max Waller avec ses sonnets fumistes de La Flûte à Siebel, Rodenbach avec sa Mer élégante (1881) ou son Hiver Mondain (1884), mettent, au-delà de leur pessimisme désabusé de dandies, une alacrité singulière à développer ce qu’ils appellent eux-mêmes une « esthétique du mensonge ». Celle-ci, malgré le parfum insistant d’élitisme qui s’en dégage et qui déplut tellement à Edmond Picard, allait plus sûrement que les tenants de l’Art Social droit à ce que Mallarmé avait appelé « l’attentat futur ». En prenant pleinement en charge le rôle d’«architecte de [s]es féeries» (Baudelaire), en étendant la facticité du discours au monde, ils voulaient faire découvrir, comme l’a dit Rodenbach dans la Jeune Belgique, « l’erreur en toute vérité, la vérité en toute erreur ».

[…]

Auteur
Georges Rodenbach
Après ses études à Gand, le Toumaisien Rodenbach s'installe en 1888 à Paris, où il avait déjà vécu un an. C'est là que l'écrivain, qui avait alors derrière lui plu sieurs recueils de poésie (La Jeunesse blanche, 1886) et un roman... lire la suite
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